Ce qu’il faut retenir de la mission «Orsenna »sur les bibliothèques.

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Dans son rapport intitulé « Voyage au pays des bibliothèques, lire aujourd’hui, lire demain », l’académicien Erik Orsenna invite l’Etat à élaborer un « plan national » pour ces équipements. Il détaille les enjeux culturels et sociaux de la lecture publique. A ce stade, ni le rapport, ni le ministère de la Culture, n’évoque de nouvelles dispositions financières pour aider les collectivités à étendre les horaires des bibliothèques.

Médiathèque de la CDC des Portes de Romilly-sur-Seine (Aube) ©Ville de Romillly
©Ville de Romillly

La médiathèque des Mureaux (Yvelines) a accueilli le 20 février 2018 des visiteurs inhabituels, accompagnés d’une noria de voitures officielles, de gendarmes et de policiers : le président de la République, la ministre de la Culture et l’académicien Erik  Orsenna.

Ce dernier, missionné en juin 2017 par Françoise Nyssen en qualité d’« ambassadeur de la lecture » y a présenté son rapport intitulé « Voyage au pays des bibliothèques, lire aujourd’hui, lire demain »

Etat des lieux de la lecture publique

Après avoir visité une cinquantaine de communes et rencontré élus, bibliothécaires et associations durant plus de six mois, l’écrivain a dressé, avant tout, un état des lieux de ce secteur et évalué ses enjeux culturels et sociaux dans la société d’aujourd’hui.

Les constats sont  déjà bien connus de tous :

  • la faible amplitude des horaires d’ouverture au regard des autres pays ;
  • l’importance  de la lutte contre l’analphabétisme et l’illettrisme ;
  • la révolution numérique ;
  • la mutation de l’offre des bibliothèques, devenues des tiers-lieux , où le livre n’est plus nécessairement la motivation de la visite ;
  • les nouvelles aspirations des usagers (trouver un espace pour travailler,  pour se rencontrer, se détendre…).

Encore fallait-il les coucher dans un document pour interpeller l’Etat et les collectivités et les inviter à jouer pleinement  leurs rôles respectifs pour faire bouger les frontières des équipements de lecture publique. Le choix de la médiathèque des Mureaux tient pas du  hasard : pour Françoise Nyssen, il s’agit d’un équipement « exemplaire » notamment pour son ouverture le dimanche après-midi et son offre culturelle : « c’est le modèle de bibliothèque que nous voulons développer », a insisté la ministre.

Quels leviers pour l’État ?

Du fait du principe de la libre administration des collectivités territoriales,  l’État ne peut qu’inciter les collectivités à agir. Erik Orsenna  a cependant repéré un certain nombre de leviers qu’il invite l’État à actionner, à savoir  :

  • élaborer un « plan national pour les bibliothèques » ;
  • développer les contrats territoire- lecture ;
  • avoir une approche interministérielle du secteur (culture, numérique, éducation…) ;
  • accompagner financièrement les collectivités pour l’élargissement des horaires ;
  • revoir les cadres d’emploi des bibliothécaires territoriaux et  la formation initiale (« car aujourd’hui, 50% du boulot d’un bibliothécaire, c’est de discuter avec des êtres humains », a déclaré Erik Orsenna) ;
  • garantir le droit à la lecture des détenus ;
  • poursuivre la concertation sur le prêt numérique « dans un cadre permettant l’accès de ce nouveau marché à tous les libraires et une juste  rémunération pour les auteurs » ;
  • faire progresser l’accessibilité des contenus, notamment en visant l’objectif de 300 bibliothèques habilitées à communiquer  des fichiers numériques d’œuvres adaptée au handicap visuel, en favorisant l’augmentation des collections adaptées, en nommant un « médiateur de l’édition adaptée » pour plus de fluidité entre les différents acteurs ;
  • garantir « si nécessaire par la loi » le rôle des bibliothèques départementales « indispensable à la vitalité du réseau de lecture publique notamment dans les zones rurales » ;
  • créer un label décerné aux collectivités qui s’engagent pour la lecture publique (équipements, horaires, partenariats) ;
  • créer une plateforme numérique d’échanges et de partage d’expériences de tous les professionnels.

Quelles pistes pour les collectivités ?

De leurs côtés, les collectivités devraient, selon Erik  Orsenna :

  • faire des bibliothèques une« nouvelle génération de maisons de services au public », par le biais de partenariats avec diverses structures, notamment en milieu rural, par exemple, avec La Poste (portage de livres à domicile, transport d’ouvrages entre bibliothèques, voire la mutualisation de locaux) ;
  • privilégier  le partage d’espaces avec des services sociaux (Protection maternelle infantile, Pôle emploi, centres communaux d’action sociale), notamment dans les villes petites et moyennes ;
  • élargir leurs horaires, lorsque cela est pertinent, sur la base d’un diagnostic des rythmes de vie des habitants, et dans une logique de fonctionnement des équipements en réseau ;
  • développer la compétence des intercommunalités en matière de lecture publique ;
  • opérer une mise en cohérence des horaires des horaires de leurs bibliothèques avec ceux des bibliothèques universitaires.
Bibliothèque des Champs libres, à Rennes, Cycle « A vous de jouer », janvier 2014

1,7 milliards d’euros

Les collectivités, les bibliothèques représentent évidemment un effort financier.  Selon le rapport d’Erik Orsenna, elles dépensent, ensemble, un total de 1,7 milliard d’euros pour leurs bibliothèques, dont 1,2 pour rémunérer quelque 38000 agents, 149 millions pour le renouvellement des fonds, et 241 millions d’euros d’investissements dans les bâtiments.

Un certain nombre d’entre elles bénéficient du concours particulier des bibliothèques (part de la dotation générale de décentralisation [DGD] consacrée à la lecture publique).

Pour 2018, la DGD a été augmentée de 8 millions d’euros, pour passer à 88 millions d’euros, pour faire progresser le nombre de communes qui, depuis 2017, peuvent en bénéficier pour leurs projets d’élargissement des horaires d’ouverture de leurs bibliothèques. « Une augmentation sans précédent », souligne Erik Orsenna, qui rappelle que « l’engagement national pris par le Président de la République » [durant la campagne présidentielle, ndlr]  est probablement le meilleur facteur d’accélération. » Selon le rapport, 200 nouveaux projets devraient être ainsi débloqués.

Pas de nouveaux crédits en vue

Cependant du côté des élus, et des professionnels, la mission « Orsenna » a entrouvert l’espoir de voir des crédits supplémentaires compléter la DGD pour l’amélioration  des horaires d’ouverture. Un souhait confirmé par Erik Orsenna  dans son rapport.

« Il ne nous appartient pas ici d’évaluer les montants nécessaires, note le rapporteur. Une mission conjointe entre le ministère de la Culture et celui de l’Intérieur s’y emploi. »

Interrogé en marge de la présentation du rapport, l’entourage de la ministre n’a ouvert, à ce stade,  aucune nouvelle piste de soutien financier. Même la dégressivité, souhaitée par les élus, pour l’aide prévue dans le cadre de la DGD (de 3 à 5 ans, selon les cas) n’est pas envisagée. L’entourage de la ministre se limite à avancer l’objectif de « souplesse » dans la gestion des différents cas. La question des financements constitue aussi une source d’inquiétude pour les professionnels.

 

Focus

Elargissement des horaires : les clefs du  rapport Orsenna

«Chaque territoire a son ‘profil temporel’ ». Il y a une très  grande diversité des rythmes de vie de nos concitoyens », note le rapporteur. En conséquence, a-t-il déclaré lors de sa visite aux Mureaux, « il n’y a pas tant  de préconisations que cela [sur l’élargissement des horaires d’ouverture,  ndlr]dans mon rapport. »

Les pistes énoncées par l’académicien sont surtout « des principes invariants »   :

  • faire un diagnostic des rythmes et habitudes de vie des habitants. « Il faut ouvrir là et où les gens en ont besoin, a insisté l’écrivain. Il ne faut donc pas se focaliser sur le dimanche » ;
  • utiliser comme indicateur le ratio  m2/agent pour définir les conditions d’ouverture dans de bonnes conditions ;
  • viser l’objectif, dans les villes de plus de 100 000 habitants, d’ « au moins » une bibliothèque ouverte le dimanche.
  • avoir comme référentiel une moyenne de 50h hebdomadaires pour les villes de plus de 100 000 habitants et de 45 heures pour les villes entre 20 000 et 100 000 habitants. « Il est difficile de fixer un objectif national, tant les situations, les moyens et les besoins sont divers en fonction des territoires et des collectivités », observe Erik Orsenna.
  • faire appel aux Drac « qui disposent d’un très grand savoir-faire en matière » de conduite du changement ;
  • doter la collectivité d’une « charte de lecture publique », qui permet de signifier l’engagement des élus sur des mesures concrètes ;
  • travailler sur la mise en cohérence des horaires des bibliothèques municipales avec ceux de la bibliothèque universitaire la plus proche.
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